Itinéraire d’un ex-enfant précoce

Combien de fois ai-je entendu ces mots « Ah, si tu avais voulu travailler, avec tes possibilités… » ? A 35 ans je sais depuis peu de temps mettre un nom sur ma différence. C’est en effet après avoir découvert la précocité intellectuelle de mon fils que j’ai été amené à revenir sur ma propre expérience. Je la trouve assez révélatrice de ce que peut être l’itinéraire d’un enfant précoce non reconnu pour vous la livrer.

Malgré une excellente mémoire, je garde paradoxalement très peu de souvenirs de mon enfance et plus particulièrement de ma scolarité. Tout se passe comme si mon cerveau n’avait pas jugé bon de garder trace de cette période. Je ne saurai plus dire, par exemple, qui était mon enseignant de CE1 ou CE2. Mes premiers vrais souvenirs remontent au collège et ne sont guère agréables. Je me souviens surtout ne pas avoir eu de véritable camarade et d’avoir été longtemps le collégien qu’on n’aimait pas. Bon élève à l’école élémentaire, mes résultats se sont rapidement dégradés au collège, particulièrement en mathématiques et en langues. Moi, dont l’institutrice de CP disait aux parents: « Ne vous inquiétez pas, il réussira toujours ! », je me suis retrouvé orienté vers un BEP en fin de 3ème. Après l’avoir brillament obtenu, j’ai enchaîné sur un Brevet de Technicien, puis sur deux années d’université.

A l’issu de mon service national, j’ai intégré le monde du travail. Là aussi j’ai passé des examens professionnels (jusqu’au niveau bac + 4). Aujourd’hui, j’ai l’impression de me trouver dans une impasse au niveau professionnel. Mes relations avec les autres demeurent parfois chaotiques et mon itinéraire tourmenté ne m’a pas permis de m’épanouir pleinement. Bien sûr, le fait de savoir maintenant un peu plus qui je suis devrait me permettre de rebondir, mais cela n’ira pas sans une remise en question personnelle qui n’a rien d’évident.

Toute ma vie j’ai entendu « C’est dommage, tu avais des capacités et tu ne les as pas exploitées ! ». Il est vrai que j’ai toujours été au rendez-vous quand il fallait réussir ce que j’entreprenais. Mais ça a toujours été sans fournir l’effort suffisant qui m’aurait permis de figurer parmi les meilleurs.

Je voudrais terminer en demandant aux parents qui soupçonnent la précocité intellectuelle de leur enfant qu’ils en prennent la juste mesure. Je crois qu’il n’y a rien de pire pour un enfant que de se sentir incompris et trop différent des autres. Si vous voulez que, plus tard, votre enfant ait une vie sociale épanouie, c’est dès tout petit qu’il faut l’aider à assumer sa différence.