Accueil » L'enfant précoce » La psychologie des enfants précoces » Détecter l’enfant précoce à double étiquette pour mieux l’accompagner

Détecter l’enfant précoce à double étiquette pour mieux l’accompagner

Les enfants doublement exceptionnels ou à double étiquette correspondent à l’un des 6 grands profils d’enfants précoces. Ces enfants cumulent un trouble associé avec leur surdouement. Il est tout particulièrement nécessaire de les identifier pour pouvoir bien les accompagner dans leur développement. Cette semaine une émission sur Radio-Canada aborde le sujet, avec Marianne Bélanger, neuropsychologue et auteur du livre « La douance : comprendre le haut potentiel intellectuel et créatif », Isabelle Robidas, pédiatre, et Tanya Izquierdo Prindle, auteur du livre « Univers surdoué : la douance, un potentiel fragile » et mère de deux enfants diagnostiqués à haut potentiel intellectuel.

Vous avez deux enfants à haut potentiel, ce qui vous a amené vous-même à faire les tests ?

Tanya Izquierdo Prindle – A faire les démarches pour moi aussi, en effet.

Et à constater que vous aviez toujours vécu sans le savoir, ou en vous en doutant, quand même ?

TIP – C’est certain que quand j’ai abordé le diagnostic et la confirmation de la douance avec ma famille, personne n’était vraiment surpris. J’ai sauté une année étant plus jeune, j’ai eu recours à l’accélération scolaire, donc c’était déjà un bon signe. Mais le mot a été posé il y a environ un an et demi.

Dès qu’on parle de douance, il y a des gens qui lèvent les yeux au ciel qui font « oh, problèmes de riches, mon dieu qu’il font pitié ». Pourquoi faudrait-il faire un diagnostic ?

Marianne Bélanger – Parce que la douance en soi n’est pas un diagnostic, pas juste intellectuelle, mais dans toutes les dimensions de la personne, par exemple sportive, physique, musicale… Il y a plusieurs dimensions à la douance en soi. Et la douance intellectuelle n’est pas non plus un diagnostic au sens « trouble » du terme. C’est logique de dire que l’intelligence n’est pas nécessairement un trouble de la santé mentale. La double exceptionnalité l’est par contre, car on parle là de douance intellectuelle et d’un trouble associé, TDAH, autisme ou trouble de l’apprentissage. Donc pourquoi en parler ? Pour re-sensibiliser un peu les gens au fait que la douance intellectuelle existe, même au Québec, et que les enfants ont des besoins particuliers.

Vous êtes pédiatre Isabelle Robidas, Vous devez de temps en temps voir dans votre cabinet des enfants absolument exceptionnels, qui posent des questions, qui ont plein de vocabulaire ; vous devez les repérer. Si ces enfants-là sont dans une famille où on les prend bien en charge, on assume leur curiosité, et qu’ils n’ont pas l’air d’avoir de problèmes de comportement aigus, est-ce que, en tant que pédiatre, vous allez quand même dire aux parents de faire attention, ou préférez-vous les laisser faire leur vie ?

Isabelle Robidas – Je pense que c’est vraiment ciblé sur les besoins de l’enfant, donc un enfant qui évolue vraiment très bien et qui n’a pas de besoins particuliers, qui est heureux et pas anxieux n’a pas nécessairement besoin d’aller faire l’évaluation. Mais quand l’enfant commence à démontrer certains besoins, parfois certains comportements comme des crises, des oppositions, de l’anxiété ou des troubles scolaires, des comportements vraiment dérangeants et perturbateurs en classe, là c’est important d’aller préciser vraiment le diagnostic, le profil cognitif de cet enfant. Et ce tout particulièrement avec les enfants doublement exceptionnels, parce que oui il y a la douance, mais il y a aussi le trouble et l’un peut masquer l’autre.

Mais est-ce que l’un peut venir de l’autre si celui-ci a été mal géré, par exemple un enfants à très haut potentiel mais qui est mal alimenté ou mal encadré ; est-ce que ce n’est pas ça qui peut générer de l’anxiété, ou un trouble de déficit de l’attention ?

Une fois qu’on sait exactement à quoi on a affaire on peut cibler les interventions pour aider vraiment l’enfant. Je pense que c’est là que tout prend son sens. Et dans un vrai diagnostic différentiel, un trouble neuro-développemental n’est pas un enfants qui ne va pas bien ou qui vit une difficulté d’adaptation ou autre. C’est vraiment un enfant qui a un trouble, donc qui est vraiment neuro-développemental depuis son enfance. Ca c’est un diagnostic, et il faut vraiment arriver à bien comprendre pour être capable d’orienter les interventions.

Mais dans le cas par exemple du TDA/H, c’est quelque chose qui est encore mal compris, c’est un diagnostic qui est né, qui n’a pas de marqueur biologique, on ne peut pas dire « oui on a fait un examen et on sait ». C’est un diagnostic pour lequel tout ce qu’on mesure cliniquement pourrait peut-être avoir été déclenché par le fait que l’enfant ait un haut potentiel et qu’il fonctionne différemment.

En fait, il y a un très grand facteur de protection chez les enfants doués qui s’appelle la famille, et donc un enfant doué intellectuellement dont la famille répond de façon adéquate à ses besoins va bien, en général. Donc quand il a seulement une douance intellectuelle sans trouble associé, c’est vraiment la famille le principal, presque le seul facteur de protection des enfants doués.

Donc d’après ce que j’entends, quand il arrive avec un trouble parfois c’est parce que malheureusement la famille n’a pas été en mesure de répondre adéquatement ?

Marianne Bélanger – Parfois ça peut ressembler à ça, mais un trouble neuro-développemental n’est pas lié à la famille. La douance se situe sur tout le continent possible de psycho-pathologies. On peut être doué et diabétique, on peut être doué et TDAH, on peut être doué autiste… Je me permets une petite métaphore :

On décrit des enfants qui ont eu un développement très précoce, par exemple une rapidité d’apprentissage très très visible, on parle de quelque chose de jaune, par exemple. Et quand on étudie le TDAH, on voit que c’est quelque chose de bleu, un diagnostic et des symptômes. Et quand on est doué et TDAH, on est pas juste jaune et bleu collés ensemble, ça devient vert. Tout ça pour dire que ça devient tout le temps une autre couleur. Et c’est cela que l’on connaît encore mal. Il est donc difficile de le dépister et de le comprendre, parce que ce n’est pas ce que l’on a comme image de la douance, et ce n’est pas ce que l’on a comme image du TDAH non plus.

Et c’est là que se crée cette nouvelle catégorie que vous appelez double-exceptionnalité. Vous ne trouvez pas que « double exceptionnalité », en plus de parler de douance… N’y avait-il pas un autre mot possible ? Parce que quelqu’un d’exceptionnel dans l’imagerie populaire, c’est quelqu’un de vraiment remarquable. Il y a quelque chose d’un peu élitiste là-dedans non ?

En fait le problème vient du fait qu’il y ait une littérature scientifique, et qu’il y ait beaucoup d’études sur le sujet. Ce terme vient de l’anglais « twice-exceptionnal », et s’éloigner de la littérature scientifique est risqué au niveau des professionnels pour comprendre et être capable d’amarrer notre théorie et notre pratique. C’est pour cela qu’on le traduit simplement par « doublement-exceptionnel ».

Mais vous le dites en ayant l’air consciente du fait que ça n’aide pas la cause, en un sens.

Au Québec, il y a une particularité propre à notre histoire qui fait que dans les années 1980-1990 malheureusement la douance intellectuelle a été mise de côté, c’est à dire que l’on n’a pas reconnu les besoins particuliers des enfants intellectuellement doués. Heureusement on peut continuer à reconnaître les besoins des enfants qui ont une douance dans un domaine sportif, musical…

Mais il y a aussi des écoles à vocations particulières, scientifiques, les écoles internationales…

Ce ne sont pas des écoles basées sur la douance. On trouve des écoles qui ont vraiment une vocation particulière en douance intellectuelle en Ontario, aux Etats-Unis et ailleurs ; ce n’est pas juste un programme international.

Tanya, vos enfants sont-ils dans un programme spécial à l’école ?

Non, mais si je peux me permettre, au niveau de l’espèce de résistance à la prise en compte de la douance, je pense que ça vient en grande partie d’une incompréhension de ce qu’est la douance. On a tendance à associer faussement la douance à une supériorité ; ce n’est absolument pas le cas ! Est-ce qu’une personne qui est déficiente intellectuelle est inférieure à une personne typique ? Non, tout comme le doué n’est pas supérieur à la personne typique. Donc une fois qu’on comprend que ce n’est pas un plus ni un moins, on est en mesure de mieux l’accepter et de mieux l’accueillir.

Mais quand on entend les termes déficience et douance, pas besoin d’être linguiste pour se rendre compte qu’ils ont tous les deux une connotation soit diminutive, soit positive.

C’est une perception, mais ce sont les deux côtés de la même médaille. Au niveau intellectuel il y a effectivement une tendance à vouloir mettre la déficience d’un côté et la douance de l’autre, mais dans les faits les théories montrent que ce n’est pas comparable : la douance n’est pas qu’un haut potentiel intellectuel ni un trouble ; elle n’est donc pas associée directement à des difficultés.

Revenons à la zone verte dont parlait Marianne tout à l’heure. La zone où on voit du vert sans comprendre qu’il s’agit de jaune et de bleu mélangés. A ce moment là, quels sont les indices qui peuvent permettre de discerner cette double-exceptionnalité ?

Tout d’abord, la douance étant un processus développemental, il faut revenir sur le développement de l’enfant. On retrouve la plupart du temps des précocités ou des particularités chez ces enfants, comme par exemple au niveau du développement du langage ou du développement moteur. D’autre part, il faut prendre garde au fait que la majorité des questionnaires pédiatriques mettent plus l’accent sur la présence ou l’absence de déficit chez les enfants sans mettre en lumière la précocité de certaines actions. Il faut vraiment faire l’effort de dire « Cet enfant-là n’a pas de retard ». Parfois les parents trouvent cela normal, mais bien souvent ce n’est que leur premier enfant, et leur vision de la « norme » est donc basée sur la précocité. Quand on prend le temps d’évaluer les acquis selon l’âge, on peut assez facilement déceler des précocités.

Autrement dit on pourrait recevoir un enfant qui est en échec scolaire, qui s’oppose à tout, et se rendre compte en posant des questions qu’il marchait à neuf mois, qu’il parlait comme un moulin à deux ans…

Exactement. Ce qui ne veut pas dire que tous les enfants qui sont agités ou inattentifs à l’école ne sont pas des TDAH. La douance fait partie de notre diagnostic différentiel, mais il faut aller la chercher en observant l’enfant pour trouver des comportements doués.

Si dans un questionnaire les parents déclarent que tout est dans la moyenne la plus standard, vous ne chercherez plus de ce côté là ?

Nous demandons souvent des documents tels que des photos ou des vidéos afin de documenter le développement de l’enfant. Il n’y a pas de vrai diagnostic de la douance. Ce n’est pas comme avoir les yeux bleus ou un TDAH. La douance est associée à un développement précoce, mais tous les enfants doués ne sont pas précoces dans tout.

Et le fameux test de QI n’est pas le seul moyen de la détecter. Tanya vous avez deux enfants de six et sept ans tous deux précoces. Qu’est-ce qui vous a mis la puce à l’oreille ?

Mon fils, par exemple, a vraiment eu un développement atypique. Loïc est typiquement « doublement exceptionnel », il est autiste asperger et dyspraxique, et a donc eu un retard de langage ; il a commencé à utiliser la parole pour communiquer à trois ans. Il était en mesure d’obtenir tout ce qu’il voulait sans utiliser la parole avec nous. Mais d’autres particularités dans son développement pointaient toutes vers la douance. Par exemple sa capacité de concentration et d’analyse des choses était très développée. Il a reçu un vélo pour sa fête à trois ans. Il a refusé de monter dessus, et a préféré analyser le fonctionnement de la chaîne pendant quinze minutes et m’a forcé à monter dessus pour l’étudier en roulant. Tout cela nous a permis de la faire évaluer pour l’autisme et, par la suite, pour la dyspraxie verbale et le retard de langage. C’est là qu’il faut faire attention, car un enfant qui est doublement exceptionnel va avoir un développement complètement différent d’un enfant qui est juste doué. Ma fille par exemple avait un vocabulaire de trois cent mots à dix-huit mois, et récitait l’alphabet en français et en anglais à deux ans.

Et a-t-elle aussi des sphères de difficulté, ou est-elle juste chanceuse ?

Une des raisons pour laquelle je suis allé la faire évaluer pour la douance est que j’étais à peu près sûre que les enseignants penseraient qu’elle était TDAH. Parce que Anna carbure à l’intérêt. Si elle n’a pas d’intérêt, impossible de lui faire terminer la tâche. Elle doit être intéressée. Si elle l’est, elle peut rester une heure et demie assise à réaliser son projet. Sans cela, elle n’avance pas. C’est aussi pour cette raison que j’ai eu du mal avec mes études supérieures : j’aime apprendre, mais à ma manière. Mais à l’école on ne s’intéresse pas aux façons d’apprendre alternatives.

Vous avez eu un diagnostic pour vous-même seulement très récemment. Mais vous avez découvert ça sur vous peu à peu, vos parents vous ont accompagnée là-dedans et vous êtes devenue une adulte fonctionnelle. Mais dans le cas d’un enfant qui carbure à l’intérêt, un environnement adéquat peut-il suffire sans qu’il soit nécessaire de chercher le diagnostic ?

S’ils sont heureux à l’école oui, mais tous ne le sont pas. Il y a des défis, des dyssynchronies de plusieurs ordres, au niveau social et scolaire. La dyssynchronie est un décalage entre les besoins de l’enfant et, par exemple, le programme de l’école, souvent trop faible au primaire. De même au niveau social. Je me souviens d’un enfant qui m’a fait une remarque : il se demandait pourquoi tous les autres enfants couraient après un ballon. Il n’en voyait pas du tout l’utilité, et ne comprenait pas. Il n’avait donc pas les même intérêts que les enfants de son âge, avec qui il était en décalage. Mais en général, l’école se passe bien pour les enfants doués qui ont un cadre familial favorable et ont au moins un ami en classe. Car si la douance seule peut présenter de grands défis, elle permet aussi une certaine faculté d’adaptation.

Donc la difficulté d’adaptation peut devenir un problème en soi. Il faut donc s’intéresser à l’origine de cette difficulté, et comment soutenir l’enfant.

Et c’est ce qu’on devrait faire avant de diagnostiquer plein de choses, parce qu’un enfant en difficulté d’adaptation va avoir l’air d’un enfant TDAH ou autre. Et c’est là qu’il faut faire attention à ne pas poser de diagnostic hâtif.

Maintenant la double exceptionnalité est connue par la littérature scientifique comme étant en soi un facteur de risques. On est donc dans un autre domaine qui nécessite bien souvent des interventions particulières. Une fois que celles-ci sont bien ciblées, le potentiel de l’enfant peut commencer à s’exprimer. C’est pourquoi il est important d’identifier le problème et sa source. Et les psychostimulants ne sont pas forcément la solution pour l’enfant.

Ça fait du bien d’entendre une psychiatre dire ça. Mais il subsiste encore la fameuse question du psychostimulant, on parle ici du Ritaline et de ses amis : qu’est-ce qu’on fait lorsqu’on est face à des parents complètement à bout, qui estiment n’avoir pas les capacités de gérer la situation ? Quelle alternative pouvez-vous recommander ?

En ce qui concerne la douance, et encore plus la double-exceptionnalité, notre travail est d’identifier ces enfants-là. Mais le diagnostic est pluridisciplinaire, et en tant que pédiatre on ne peut pas nécessairement diagnostiquer une double-exceptionnalité. Il faut avoir des neuropsychologues, et c’est là que c’est dur au niveau du prix et de l’accès pas toujours facile pour ces enfants.

Peut-on rêver d’avoir un jour une équipe pluridisciplinaire dans tous les groupes de médecine familiale, pour prendre en charge un enfant à priori doué ?

Surtout pour les cas atypiques, lorsqu’on détecte vraiment des comportements particuliers. On a besoin de cette approche qui peut permettre de sensibiliser plus de monde et encourager à chercher de l’aide. Surtout pour les double-exceptionnels, dont le cas est difficile.

Voilà, je pense qu’on comprend un peu mieux ce mélange de jaune qu’est la douance et de bleu qui apporte des difficultés particulières. Merci à vous !

Ecouter l’émission sur le site de radio-Canada

Laissez un commentaire