Résumé du rapport Delaubier
Devant l'insistance des associations luttant pour la reconnaissance des
enfants intellectuellement précoces et la multiplication des demandes
de prise en compte des parents, le Ministre de l'Education Nationale,
Jack Lang, a décidé de confier à monsieur Delaubier, inspecteur d'académie,
la constitution et l'animation d'un groupe de travail sur la question.
Au mois de mars dernier, celui-ci a remis un rapport d'étape à son ministre
qui nous donne des pistes sur ce qui pourrait évoluer dans le domaine
de l'enseignement pour nos enfants. Dans l'introduction de ce rapport,
l'auteur note que les attentes des parents semblent légitimes et ne doivent
pas rester sans réponse. Il reconnaît donc que deux questions principales
se posent :
- Quelles solutions apporter aux "élèves intellectuellement précoces"
qui rencontrent des difficultés dans leur scolarité ?
- Des mesures sont-elles nécessaires pour que l'école puisse
mieux prendre en charge l'ensemble des élèves bénéficiant d'aptitudes
particulières ?
Il s'empresse également de fixer un cadre à son intervention (pour
ne pas heurter les bonnes consciences ?). "Il est évident que tous ces
termes (NDLR : surdoués, EIP, élèves à haut potentiel) sont chargés de
connotations dont il nous faut nous garder. Sans cet effort préalable...toute
conclusion ou suggestion, sur un thème aussi sensible, serait susceptible
de soulever des polémiques, voire des débats idéologiques." De même, monsieur
Delaubier prévient ses lecteurs que ses "préconisations, dans l'état actuel
de nos connaissances, ne pourront être que modestes et prudentes". Nous
voilà prévenus.
Dans sa 1ère partie, le rapport tente de cerner la population
concernée. Les tests de QI sont validés comme étant, avec les réserves
d'usage habituelles, les plus fiables instruments de mesure disponibles.
L'auteur retient, comme la plupart des associations, le niveau de 130
comme critère d'entrée dans la catégorie des enfants précoces. Ce qui
lui permet d'affirmer que la population concernée entre 6 et 16 ans (scolarité
obligatoire) s'élèverait approximativement à 200.000 enfants (quid, au
passage, des enfants de maternelle et des lycéens ?). Monsieur Delaubier
précise également que très peu de recherches ont été ou sont actuellement
menées en France sur la question, ce qui ne facilite pas la définition
du problème. Enfin, un paragraphe est consacré à la sémantique et pose
la question du nom à donner à cette catégorie d'enfants. Celui d'"enfants
intellectuellement précoces" est retenu puisque " le moins chargé d'a
priori idéologique", mais "provisoirement" et en attendant mieux.
La 2ème partie aborde le problème scolaire posé par les enfants
à quotient intellectuel élevé. Après un rapide survol des acteurs associatifs
et de leurs principales revendications, l'auteur conclue à un relatif
consensus sur les moyens à mettre en oeuvre, à l'exception notable des
positions adoptées sur le principe de l'accélération (sauts de classe)
et de la création de classes spécifiques. Monsieur Delaubier dresse ensuite
un tableau assez clair de la situation scolaire des EIP. Il énumère les
principales difficultés rencontrées par les enfants de manière objective
(dyssynchronie, problèmes de socialisation, ennui...). Il conclue en énumérant
quatre besoins principaux :
- Un besoin de reconnaissance : "il faut porter sur eux un regard
bienveillant et compréhensif".
- Un besoin de prévention, de remédiation et parfois de soin
: "les manques doivent être traités ou, mieux, prévenus".
- Un besoin de motivation : "...trouver en classe des réponses
aux questions qu'ils posent".
- Un besoin d'équilibre : "...doivent être accompagnés dans leur
éducation sociale, physique, affective, morale...".
Dans sa 3ème partie, le rapport inventorie les solutions existantes
dans d' autres pays, mais aussi en France. Je passerai sur les pays étrangers,
qui feront l'objet d'un développement dans un prochain article. Pour ce
qui concerne notre pays, l'auteur présente tout d'abord le cadre institutionnel
existant, puis les quelques initiatives prises, principalement dans le
secteur public.
D'après monsieur Delaubier l'ensemble des dispositions qui fondent le
système éducatif français suffisent, dans leur principe, à accueillir
tous les enfants et à prendre en compte leurs besoins. Dans la pratique,
la mise en oeuvre de ce principe est réalisée de diverses manières, à
l'aide d'outils existants :
- L'organisation par cycles de l'enseignement primaire permet
"d'adapter le rythme d'apprentissage aux besoins de chaque élève", puisqu'il
est théoriquement possible de "naviguer" au sein d'un cycle. Avec une
limite toutefois, non négligeable pour certains enfants précoces à haut
QI, puisque "...la durée passée par un élève dans l'ensemble des cycles
des apprentissages fondamentaux (NDLR : GS, CP, CE ) et des approfondissements
(NDLR : CE2, CM1 et CM2 ) peut être allongée ou réduite d'un an...".
Il est précisé qu'une "décision de refus ne peut être motivée par l'âge
de l'enfant que si elle est assortie de considérations d'ordre pédagogique
fondées sur une évaluation des compétences acquises". Le rapport fait
sans doute bien de le préciser.
- L'offre d'itinéraires différenciés constitue également une
réponse adaptée. Il faut cependant bien reconnaître que rares sont les
établissements où cette politique est véritablement pratiquée. Elle
nécessite une démarche volontaire de la part de l'équipe pédagogique
qui est loin d'être le cas partout.
- L'apport, à tous les niveaux, d'une aide adaptée aux difficultés
constatées. Par le biais du RASED (Réseau d'aide spécialisé) en
particulier dans les premières années, mais aussi à l'aide de dispositifs
plus larges, tels que "études dirigées, remise à niveau, soutien, aide
individualisée..."
- La mise en place des systèmes d'évaluation pour les classes
de CE2 et de 6ème et leur développement préconisé en direction des classes
de GS/CP et 4ème.
- A partir des résultats aux évaluations des programmes personnalisés
peuvent être mis en place, en accord avec l'élève et ses parents. "Les
établissements disposent d'une marge d'autonomie pour adapter le programme
pédagogique de l'année à la diversité des aptitudes, des talents et
des niveaux de maturité des élèves qu'ils accueillent.". Le programme
personnalisé d'aide et de progrès semble, pour monsieur Delaubier, être
particulièrement adapté à la prise en charge des élèves intellectuellement
précoces, particulièrement ceux souffrant de dyssynchronie.
Cette longue énumération de ce qui pré-existe dans notre système scolaire
s'achève tout de même par le constat que "le problème [qui nous est]
posé n'est pas celui de la création de nouvelles structures, mais plutôt
celui de la mise en oeuvre des dispositions existantes au profit de ces
enfants un peu particuliers".
Je ne m'appesantirai pas outre-mesure sur les expériences menées dans
le secteur public depuis quelques années. Cela aussi pourra faire l'objet
d'un article ultérieur. Cette troisième partie se termine par un inventaire
des 4 réponses les plus fréquemment apportées au problème à l'heure actuelle
:
- Le regroupement des élèves, longtemps privilégié par les parents,
qui y voyaient une garantie de la reconnaissance des besoins de leurs
enfants et d'une prise en charge adaptée laisse peu à peu la place à
une approche plus individuelle et plus intégrée, notamment de
la part de certaines associations. Cette évolution a sans doute un avantage
non négligeable pour le rédacteur du rapport, c'est celui de coller
parfaitement avec "une école régie par des principes d'intégration et
d'accueil de tous les élèves dans des classes hétérogènes".
- "L'adaptation des contenus d'apprentissage aux besoins de l'élève
est évidemment au centre de tous les dispositifs organisés pour les
enfants intellectuellement précoces." Sont pris en charge le besoin
d'apports supplémentaires (enrichissement et approfondissement)
et le besoin de soutien et de compensation.
- L'adaptation des rythmes d'apprentissages et de la progression dans
les cursus se limite, nous l'avons vu, à la possibilité de sauter
une et une seule classe durant sa scolarité élémentaire (sauf exception).
Monsieur Delaubier ne préconise pas de développer cette approche, notamment
en autorisant deux sauts de classe. En effet, il estime que deux principaux
inconvénients découlent de cette "accélération". "Elle augmente les
difficultés dans les domaines où l'élève est déjà peu à l'aise" et "
l'amène à côtoyer des élèves beaucoup plus âgés [...] alors que le manque
de maturité affective et sociale des jeunes "précoces" a souvent été
rapporté".
- L'adaptation des méthodes utilisées, tant en terme d'itinéraires
que d'activités proposées est une autre réponse fréquente (projets
et emplois du temps personnalisés, suivi par un adulte référent, appel
à l'autonomie...). Pour l'auteur cette démarche a l'avantage de pousser
les enseignants à repenser leurs méthodes pédagogiques pour mieux gérer
la diversité au sein de classes hétérogènes (pédagogie différenciée,
PMEV..)
La plupart des expériences de scolarisation d'enfants précoces combinent
dans une certaine mesure ces 4 solutions au sein de stratégies cohérentes.
Leur mise en place suppose qu'au préalable des "procédures de repérage
et de sélection des élèves bénéficiaire" aient été menées.
Dans une dernière partie, l'auteur du rapport tire des conclusions
et envisage des propositions dont je vais tenter de tirer l'essentiel.
Monsieur Delaubier reconnaît qu'il "n'est pas possible de rester indifférent
et inactif devant le désarroi d'élèves qui, tout en disposant de potentialités
intellectuelles indiscutables se trouvent en difficulté à l'école".
Il précise toutefois que tous les enfants précoces ne sont pas en difficulté
et qu'il convient de bien isoler le public visé. Son choix ne va pas vers
la création de structures d'accueil spécifiques. "Il faut se défier de
la tentation d'organiser un enseignement spécial" écrit-t-il. Seul un
regroupement temporaire de certains de ces élèves pourrait être envisagé
en cas de besoin évident.
Les enfants en difficulté devraient donc faire l'objet d'une "prise
en charge individualisée au sein d'une classe de référence banale".
Le recours aux "programmes personnalisés d'aide et de progrès" serait
le meilleur moyen d'aider ce type d'élève en facilitant "à chaque étape
le choix des contenus, des rythmes d'apprentissage et des activités les
mieux adaptés".
Les dispositifs existants devraient permettre une "prise en charge
satisfaisante des élèves intellectuellement précoces". Il est simplement
nécessaire d'en assurer "l'extension et l'adaptation" pour "prendre en
compte les besoins de chaque élève". Toutefois, l'auteur préconise d'explorer
plus avant les possibilités offertes par la combinaison de l'enrichissement
et de l'accélération. Il termine en insistant sur le fait que c'est le
regard porté par l'Education Nationale sur les élèves en difficulté (voire
sur tous les élèves "différents") en général qui doit évoluer. Une "stratégie
globale de prise en compte de la diversité" est suggérée". L'enfant moyen,
normé, étalon du système scolaire est-il voué à disparaître ? On peut
l'espérer, même si beaucoup reste à faire dans ce domaine.
Les propositions formulées par monsieur Delaubier découlent bien
entendu de toutes les observations précédentes. Je ne les détaillerai
pas ici, mais je vous invite à lire le rapport dans son intégralité si
vous voulez des renseignements supplémentaires. Je me contenterai donc
de vous en donner les grandes lignes.
- Mieux connaître les "élèves intellectuellement précoces", en développant
la recherche.
- Prévenir les difficultés en facilitant le repérage des enfants concernés
dès la maternelle, mais sans dépistage systématique.
- Accueillir les familles et les accompagner tout au long de la scolarité.
- Apporter une réponse aux difficultés rencontrées dès l'école primaire
par le recours au psychologue scolaire et au RASED, par l'adaptation
des parcours individuels et à l'aide des programmes personnalisés.
- Adapter le rythme d'apprentissage aux besoins de chacun. Réduction
de la durée d'un cycle élémentaire, étude de la mise en place d'une
possibilité analogue au collège.
- Développer les possibilités d'enrichissement des parcours scolaires.
L'utilisation des technologies de l'information, l'approfondissement
systématique, les itinéraires de découverte, le développement des activités
péri-scolaires devraient permettre cet enrichissement.
- Au collège, faciliter l'accueil des élèves concernés dans des classes
hétérogènes adaptées à la prise en compte de toutes les différences.
- Former les enseignants à la diversité, tant initialement que dans
le cadre de la formation continue.
- Définir des stratégies globales de prise en charge des élèves manifestant
des aptitudes particulières.
Au final, il faut reconnaître un mérite important au rapport de monsieur
Delaubier, mais on peut y apporter des nuances.
Un enseignant ne pourra plus dire "les enfants précoces" ça n'existe
pas. L'Education nationale aborde pour la 1ère fois ce sujet officiellement
et semble disposée à évoluer sur la question. C'est déjà, en soi, un énorme
pas en avant. Combien de fois les parents ont-ils entendu les enseignants
répondre qu'ils "poussaient" leurs enfants et qu'ils feraient mieux de
les laisser évoluer à leur rythme ? Le rapport Delaubier reconnaît clairement
que ce rythme n'est pas le même que celui des autres enfants et qu'il
doit être adapté. En cela il fournit des arguments aux parents qui, en
accord avec le psychologue qui suit leur enfant, réclament une accélération
ou des adaptations pédagogiques.
Au-delà, il faut bien noter quand même que le rapport ne préconise
rien de bien révolutionnaire dans les démarches. Il se contente bien
souvent de constater que les textes offrent déjà de larges possibilités
d'aménagement et d'adaptation de l'environnement scolaire. On peut se
demander si ce qui n'a pas été fait hier le sera demain. Une large part
de la mise en oeuvre des réponses avancées repose sur la bonne volonté
du corps enseignant. C'est au niveau local que les démarches seront entreprises,
avec le risque de voir se développer un système à deux vitesses. La tâche
des parents n'est pas terminée. Les revendications parentales ont encore
de beaux jours devant elles. Pas plus demain qu'aujourd'hui il ne sera
possible d'imposer à un professeur de mettre en place une pédagogie différenciée
dans sa classe.
Il faut cependant noter que le ministère semble disposé à agir et à informer
ses troupes. Dans l'encart BO numéro 16 du 18 avril consacré à la préparation
de la rentrée 2002, il est stipulé qu 'il convient d'être attentif
à la situation des élèves "intellectuellement précoces". On peut donc
faire crédit à l'Education Nationale de sa volonté apparente de prendre
les choses en mains et espérer que cette démarche ne sera pas entravée
au niveau local pour de mauvaises raisons. Monsieur Delaubier a volontairement
nuancé son propos en prenant garde de ne pas effaroucher les tenants d'une
stricte orthodoxie égalitariste, à eux de démontrer que la cause des enfants
mérite mieux que l'application stricte de grands principes. Le glissement
sémantique opéré par le rapporteur, qui, partant d'un travail sur la précocité
intellectuelle arrive à des conclusions appelant à la plus grande prise
en compte de toutes les diversités devrait les y aider. Il faut du
moins l'espérer pour l'avenir de nos enfants.
Olivier BONNET
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